Les femmes et le jeu d’échecs

Un résumé assez complet des diverses interventions qui ont eu lieu pendant le colloque sur les femmes et le jeu d’échecs :

EXPOCHESS 2016

1° CONGRES POUR L EGALITE DES FEMMES DANS LE JEU D ECHECS

Les 13,14 et 15 juillet 2016 s’est déroulée une rencontre fantastique dans les Salons du Grand Hôtel Lakua idéalement situé à l’entrée de la capitale basque Vitoria-Gasteiz (province d’Alava).

Voici la traduction des chroniques de CHESS 24 sur les 3 jours de conférences.

 

13 JUILLET 2016

Selon son directeur Jose Manuel SIERRA, le but de ce Congrès à caractère social, culturel et, psycho-pédagogique est d’attirer les femmes vers le monde des Echecs car elles ne représentent actuellement que 7% des licences au niveau mondial. Quiconque assiste à un Tournoi d’Echecs peut le vérifier.

Le Congrès réunit une grande distribution de professionnels, experts dans différentes disciplines pour aborder la problématique de tous les points de vue possibles, de façon à tirer des conclusions et prendre des mesures concrètes. Il est présenté par le journaliste espagnol éminemment connu dans le monde des Echecs, Leontxo GARCIA, et la joueuse de la Sélection Espagnole, médaille d’Argent olympique, Ana MATNADZE. Tous deux interviennent également dans la Conférence.

Leontxo GARCIA

LES FEMMES JOUENT-ELLES MOINS BIEN AUX ECHECS ?

 

Sous ce titre, le journaliste présente « les faits tels qu’ils sont » en évitant les préjugés avec l’objectif d’esquisser le cadre dans lequel les experts feront part de leurs conclusions. De multiples anecdotes ont rendu l’exposé très vivant pour l’assistance.

Le second intervenant, le psychiatre Fernando MOSQUERA, utilise les Echecs comme instrument de réhabilitation cognitive dans les cas d’addiction. Il a présenté une série de données statistiques qui démontre l’existence objective, sur plusieurs plans, de différences entre les individus. Ces différences sont marquées par des variables telles que l’âge, l’origine et le sexe. Il qualifie cela de « destin » puisqu’en principe ce sont des conditions qui nous sont imposées, sont difficiles à modifier et nous marquent profondément. En contrepartie, il présente la « volonté » de l’individu par laquelle chacun peut faire face à l’adversité et atteindre ses propres objectifs. Il conclut par l’exemple de femmes qui, dépassant leur condition, ont obtenu des succès dans différents domaines de la connaissance. Sa conclusion est qu’il n’existe aucun facteur insurmontable qui empêche les femmes de parvenir à jouer aussi bien sinon mieux que les hommes.

La psycho-pédagogue canarienne experte en Intelligence Emotive, Lorena GARCIA, a présenté le dernier exposé de la journée. Récemment son équipe de travail a publié une étude intéressante qui démontre l’utilité des Echecs Educatifs en Primaire pour le développement de compétences cognitives mais aussi sociales et personnelles. ( Effets de la méthode d’entrainement aux Echecs avec les scolaires – Ramon Aciego, Lorena Garcia, Moises Betancort ) Elle a détaillé le rôle de multiples formes d’intelligence pour intégrer chaque garçon et chaque fille sans en exclure aucun. En connectant les Echecs avec chacune des dispositions (musicale, linguistique,…), on peut s’adapter au cas de chaque écolier.

Un débat entre le public et les intervenants a conclu les exposés de la matinée puis les groupes de réflexion se sont constitués  dans l’après-midi de façon à tirer des conclusions à partir des idées exposées.

 

14 juillet 2016

Nicola LOCOCO, philosophe

Nicola a commencé son discours en disant que selon lui, il n’est pas nécessaire d’organiser des compétitions féminines à part. Ensuite il a analysé une à une les explications classiquement fournies au fait que les femmes joueraient moins bien que les hommes: physiologiques, statistiques (elles sont moins nombreuses), sociales etc…Il les a réfutées avec une fine ironie appuyée par des arguments logiques. Mais ce qui est, selon moi, le plus original c’est son explication personnelle du problème. Il défend la thèse selon laquelle ce sont les femmes ellesmême qui ne s’intéressent pas au Jeu d’Echecs tel qu’il est conçu et que le débat actuel pour les attirer est principalement motivé par des facteurs économiques. « Le Jeu d’Echecs aujourd’hui, plus qu’un jeu, une science, un sport, un art, un outil pédagogique en classe, la panacée thérapeutique contre l’Alzheimer, est aujourd’hui un commerce. Il faut donc que les femmes en fassent partie, comme du marché du travail. Non pas pour se libérer mais pour faire baisser les salaires. Mais ayant  appris au XX° siècle la valeur de l’émancipation, les femmes le savent bien tandis que nous, les hommes, nous demandons pourquoi elles ne viennent pas quand on les appelle. »

 

Juan Antonio MONTERO,  psychologue originaire de Cadix établi à Merida, membre du Club Magic Extremadura

Juan Antonio utilise les applications sociales et thérapeutiques des Echecs pour travailler à la réhabilitation des toxicomanes, détenus, personnes âgées, enfants atteints de cancer, hyperactivité, autisme, trouble mental… sujet dont il est une référence mondiale. « Les neurosciences  ont apporté dans les 5 dernières années plus de données sur le cerveau que l’ensemble des connaissance acquises au cours des 20 derniers siècles. Il a aussi démontré que les pathologies cérébrales sont différentes chez les hommes et chez les femmes. On en déduit que nos cerveaux sont différents dans leur structure et leur fonction. » De plus une forte augmentation hormonale se produit à la puberté, de testostérone chez les garçons (agressivité, compétitivité,…) et d’oestrogène chez les filles ( aptitude à la communication,…). Ces hormones affectent le caractère et le comportement. Curieusement quand un homme gagne une partie difficile ou importante, son cerveau génère une quantité de testostérone équivalente à celle d’un skieur descendant une forte pente. Il serait possible que toutes ces différences prédisposent l’homme à jouer mieux que la femme. Toutefois les neurosciences amènent aussi le concept de plasticité cérébrale, possibilité de modifier les structures cérébrales de l’extérieur (toujours de façon limitée).

Il conclut qu’avec une éducation progressiste adéquate et cette capacité de réorganiser le cerveau (inné versus acquis), les femmes pourraient dépasser le plafond actuel et égaliser les hommes aux Echecs. Il existe déjà de tels exemples avec les soeurs Polgar et les joueuses géorgiennes. Selon lui, il faut exiger autant des filles que des garçons dès le plus jeune âge.

Sabrina VEGA  » Le Jeu d’Echecs doit être un  » par Basilio RUIZ

Discrimination positive aux Echecs. Quand? Comment? Pourquoi? Tel est le titre de l’exposé de Sabrina VEGA, récemment sacrée vice-championne d’Europe Féminine.

 » Ceux qui me connaissent savent que ma position sur une différenciation de sexes aux Echecs est divergente. Je ne suis pas ici pour promouvoir les mal nommés, selon moi, « Echecs Féminins ». Le Jeu d’Echecs est et doit être unique. Je défend publiquement et soutient le rôle de la Femme dans notre sport. J’ai eu recours au concept de discrimination positive comme mesure transitoire et corrective en vue de la normalisation. Il faut actuellement appliquer cette discrimination de façon responsable et mesurée. »

Sabrina défend l’utilité d’appliquer des mesures de discrimination positive mais toujours comme un outil pour atteindre un objectif, pas comme une fin en soi. Ces mesures doivent toujours être transitoires et correctives, et seulement jusqu’à ce que l’égalité des chances soit atteinte. Elle met en évidence l’importance des entités locales ( Mairies , Ecoles, Clubs et Fédérations locales ou régionales ) pour attirer les talents, initier et développer.  » Pourquoi une telles importance de l’implication au niveau local? Principe de proximité et de probabilité. Les entités locales ont la proximité, l’accès le plus facile et les meilleures connaissances de la base. Plus nombreux est le groupe auquel on a accès, plus forte est la probabilité de susciter l’intérêt et plus grandes sont les chances de découvrir un talent. »  Elle donne une importance capitale à la motivation des filles. Beaucoup d’entre elles réagissent mieux quand on utilise des exemples de joueurs proches d’elles. Enfin elle avertit des dangers de ne pas exiger un minimum des jeunes et de faire des cadeaux dans le simple but de les garder. Il faut exiger; appuyer, orienter, aider, mais exiger. Leur donner le matériel mais leur enseigner à trouver leur propre matériel. Travailler avec eux et eux, sans nous. Et surtout transmettre le goût de parcourir chaque étape de l’apprentissage, profitant des difficultés pour progresser. Leur susciter l’amour et la passion des Echecs. Nos jeunes en seront reconnaissants.

 

LE CAS EXCEPTIONNEL DE LA GEORGIE ( par Ana Manatdze)

Sa Sélection Féminine a été plusieurs fois Médaille d’Or olympique. La 1° femme ayant obtenu le titre de GM, Nona GAPRINDACHVILI, est géorgienne. Selon la liste de la FIDE de 01/07/2016, parmi les 100 premiers Elo de ce pays figurent 39 femmes. Mais si on ajoute les ressortissantes représentant désormais d’autres pays, on arrive à 48, presque 50%. Pourquoi le fossé entre hommes et femmes est-il si peu marqué là-bas? Personne n’est mieux placé pour expliquer ce phénomène qu’Ana MATNADZE avec sa grande capacité à communiquer et transmettre les émotions. Sans doute de nombreux passionnés d’Echecs ont-ils entendu l’histoire de la dot nuptiale en Géorgie. Elle est constituée d’un échiquier et d’un livre si bien que les femmes apprennent à jouer. Mais cette histoire serait incomplète sans les détails qui suivent. Ana nous raconte qu’il ne s’agit pas d’un quelconque livre mais du Livre « Le chevalier à la peau de tigre » écrit au XII° siècle par le poète RUSTAVELI. Elle raconte l’histoire de Tamara, une femme parvenue à régner sur le pays que ses sujets appelaient roi et non reine en signe de respect.

QUAND LA MYTHE EST PURE REALITE

L’histoire est documentée et certifiée mais le plus important est qu’elle a été transmise de génération en génération. La conscience que les femmes sont complètement égales aux hommes est apparue et s’est maintenue dans ce pays. Non seulement aux Echecs mais dans tous les domaines. « Cette culture de l’Egalité est inculquée dès le plus jeune âge aux garçons et aux filles, il n’y a pas de mystère quant aux résultats. La moment fort fut quand Ana montra des photos de la capitale Tbilisi pendant la guerre civile de 1993. Elle avait 10 ans et devait passer entre ruines et chars pour aller jouer la classification au Championnat du Monde (qu’elle a remportée). De cette façon, elle nous a démontré à quel point les Echecs sont pris au sérieux dans son pays. « Peu importe qu’il y ait la guerre ou non, il faut continuer à jouer. » Cette petite chronique ne suffit pas à englober tout ce que nous a raconté Ana mais je veux citer sa phrase  » Depuis petite on m’a appris que si je voulais triompher, il fallait lutter pour y parvenir, jouer en face à face avec n’importe qui, jouer ses pièces et surtout profiter de la vie en le faisant. Que demander aide ou conseil (aux hommes et aux femmes) n’est pas honteux ni discriminatoire mais une façon de communiquer saine. Que si je me trouvais en face d’un homme désagréable, sûrement qu’il l’aurait été aussi s’il avait été une femme et vice-versa. Ils m’ont enseigné à juger et à prendre en compte la valeur de la personne, pas sa condition.

 

15 JUILLET 2016

La présence emblématique de Judit POLGAR conclut le Congrès International de la Femme. Au cours de cette 3° journée Ana et Leontxo ont résumé les principales idées et points de vue ressortant des tables rondes des jours antérieurs.

SMART GIRL PROJECT

Américaine d’origine chilienne, Beatriz MARINELLO est vice-présidente de la FIDE, directrice de la Commission Sociale et Egalitaire. Ex championne du Chili, elle a fait partie de l’équipe olympique des Etats-Unis. Elle a créé un programme pilote  » SMART GIRL PROJECT  » (Projet d’Excellence pour les Filles) à Gulu (Ouganda) et Antofagasta (Chili). Gulu est un des endroits les plus pauvres d’Ouganda, où « si tu nais pauvre, tu meurs pauvre », où les femmes et les filles ne disposent pratiquement d’aucun moyen. Le projet est parti de zéro. Ils ont dû former les instituteurs locaux pour enseigner aux filles et, à chaque voyage, amener les échiquiers dans la valise pour éviter les problèmes de douane. En 3 ans, ils sont passés de 32 à 300 filles. Toutes les prévisions sont dépassées et ils ont commencé à intégrer les garçons. Chaque année une bourse est octroyée à la meilleure pour qu’elle puisse aller étudier dans la capitale; en effet, les filles quittent l’école très tôt. L’Afrique présente un énorme potentiel de développement pour les Echecs mais hélas il n’a pas été exploité par les institutions. D’où l’importance de raisonner à long terme mais d’agir pas à pas. Définir un objectif et être flexible pour changer des petites choses qui mettent sur la voie. Ainsi, elle a encouragé les participants à apporter leur grain de sable, puis  » si on le fait grandir, tout ce que nous faisons fonctionne, si modeste que ce soit. » Un bel exemple illustre cette lutte, la vie de Phiona MUTESI sur laquelle Disney prépare un film.

JUDIT POLGAR « LE VAINQUEUR EST TOUJOURS CELUI QUI SE DONNE TOUT ENTIER »

La qualité des experts et leurs apports ont été très élevés depuis le départ mais personne n’est mieux placée pour clôturer cet événement que Judit POLGAR, la meilleure joueuse de tous les temps, la seule à être entrée au Top 10 des Elo Fide. Elle a brossé un tableau de sa vie et de sa carrière en plusieurs touches. Depuis les débuts dans le giron familial où elle et ses soeurs ont reçu leur éducation à la maison de leurs parents pédagogues, avec les Echecs et les Langues comme fil conducteur. Elle a mentionné l’importance de commencer tôt et l’utilité du jeu à l’aveugle comme outil. Elle a toujours dû se battre pour être acceptée comme l’égal des GM masculins. Un exemple: à 11 ans, elle a battu son premier GM et celui-ci, dès qu’il pensait que personne ne le voyait plus, s’est mis à se taper la tête contre les murs. Jusqu’à son arrivée sur la scène, les hommes acceptaient difficilement la défaite infligée par une femme. Pour Judit, joueuse d »exception, le secret de la réussite aux Echecs (et dans tous les aspects de la vie) est la pratique, la persévérance et surtout la passion. L’appui familial est par dessus tout important. En plus, fixer des objectifs pour avancer, être inspirés et créatifs, avoir un fort mental, confiance en soi, développer le sens critique, innover, apprendre tout au long de sa vie, accepter les défis et posséder une volonté forte. Un dernier conseil de Judit  » Le vainqueur est toujours celui qui se donne tout entier. »

 

Après les questions de rigueur, vu que chacun voulait profiter que Judit réponde à ses doutes et à sa curiosité (y compris moi-même), nous avons listé les propositions de conclusions provisoires. Le principal objet du Congrès est de comprendre la situation actuelle de la Femme dans le milieu des Echecs, analyser les causes mais surtout proposer des méthodes et moyens pour atteindre l’égalité des chances et la participation effective des femmes dans tous les domaines des Echecs.

Enfin, le directeur du Congrès, Jose Manuel SIERRA, a pris la parole pour clôturer officiellement cette merveilleuse initiative. Je veux souligner l’implication et le soutien des autorités basques qui ont assuré une présence quotidienne et ont montré un intérêt sincère au développement de ce projet. Sans appui institutionnel, il serait franchement difficile de le mener à bien.